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vendredi 16 janvier 2009

Histoire de fantômes

Je compte des boutons.

Chaque jour commence par un interminable égrenage. Pourpoint après pourpoint, bouton après bouton, je vérifie que tout est solidement arrimé, que rien ne craque, qu'aucune rupture prochaine ne menace la représentation du soir. La tâche est un peu insipide mais nécessite concentration. Une bride en berne, un galon décousu allez, ouste ! A la panière ! Et puis je recommence, un, deux, trois...

Je m'interromps, attentive. J'ai entendu quelque chose : un rire étouffé, le bruit d'une course, lointaine. Allons, il n'y a personne. En cette heure matinale, le plateau est désert sous la lumière crue des services. Je reprends ma progression le long du portant, enjambant un pêle-mêle de bottes, d'escarpins à rubans et de rapières.

Cette fois c'est sûr, quelqu'un chuchote au creux de mon oreille. On tire sur l'ourlet de ma jupe. Je relève la tête, tout est silencieux. A l'autre extrémité des loges rapides, ma collègue continue son travail, sereine. Rien ne semble la déranger.

Je lance un regard soupçonneux à la Robe du Triomphe, hiératique sur son mannequin. Elle me toise, immobile, toute de satin broché crémeux, le tuyau d'orgue arrogant.

Une galopade ! Ça vient des cintres, non, des pendrillons ! On murmure quelque malice à propos d'une conduite égarée, d'une bretelle qui craque à deux minutes de l'entrée en scène, on cherche sa P...lz, sa M@glight. Ça parle de mise, de changements, d'accessoire oublié en loge. Là-bas, à la face, on déclame un texte. De la scène monte un son de plancher creux sous le martèlement rythmé de pieds invisibles. L'air sent le fard et la lumière brûlante.

Oh, je sais.

Je sais bien qui se joue de moi.

Les vieux démons...
Ils affectionnent les coulisses obscures, vivent derrière les cyclos et font claquer les trappes. Ils se nourrissent de l'adrénaline des courses à pas feutré, des changements rapides minutieusement réglés que le trac (ou trop d'assurance !) chamboule. Ils sont discrets, vêtus de noir. Ils marchent sur de souples et silencieuses semelles. Ils redoutent comme la peste de se trouver "à vue" et vont jusqu'à camoufler leur chevelure sous de petits bonnets noirs, lorsqu'une manipulation plus osée les mène à la lisière du plateau. Et jamais, au grand jamais, vous ne leur arracherez le mot "c...rde" !

Je secoue la tête pour en chasser la farandole de ces fripouilles, ramasse le raccommodage du jour et remonte m'atteler au repassage avec un léger pincement au cœur. Qu'importe, dans une minute je rirai aux éclats à la boutade de l'une ou l'autre de mes camarades lingères !

Encore une fois, je leur ai fait la nique.
Mes vieux démons ont nom Cour et Jardin.

Illustration : John Anster Fitzgerald, "Fairies In A Birds Nest" - détail

samedi 3 janvier 2009

Du givre et des fraises

Comme autrefois, j'ai repris mon sac et suis montée dans ce train qui m'emmène à l'autre bout du pays. Comme autrefois il y avait sur le quai de la gare, un amoureux un peu anxieux et pourtant sûr de mon retour. Mais cette fois, il tenait les mains d'une petite fille interdite et d'un petit garçon en larmes et j'ai douté, de ce voyage, de ces bonnes raisons.

Et puis le balancement des rails et la morne plaine du Rhône ont eu raison de ces vaines questions. J'ai dormi.

Changement de gare, à Paris et comme autrefois, les couloirs du métro au galop, chargée comme une petite mule, ne pas relâcher la concentration avant d'avoir atteint, suant et soufflant, la seconde gare. Comme autrefois, toujours, s'écrouler dans le train suivant, croquer une pomme et reprendre le somme interrompu, plus sereine.

Entre deux somnolences, surgissent des bosquets givrés, irréels dans le soleil qui perce le brouillard. Dans un champ où une petite neige transparaît encore sous les feuilles vertes, trois biches, que la vitesse du train fige.

Comme autrefois, j'arrive dans une ville inconnue. Mais cette fois il n'y a pas d'hôtel. J'envahis de mes sacs et de mon bavardage un hôte doux et réservé qui me fait une place dans son logis, dans ses habitudes.

Au matin, je cavale, encore, soucieuse d'arriver à l'heure pour ce premier jour. A peine entrée je retrouve les sensations, les odeurs, les visages. Hier j'étais "accueillie", aujourd'hui c'est moi qui "accueille" mais les mêmes gestes reviennent, les questions rituelles. Je reprends avec délice le jargon du plateau. Pour quinze jours, juste quinze petits jours, goûter à nouveau au théâtre.

On jouera Shakespeare. Je passe ma première journée à défroisser, l'esprit léger, les fins volants de baptiste qui ornent les cols et les poignets d'une soixantaine de chemises. En guise de dessert, je tuyaute quelques fraises...

samedi 25 octobre 2008

Oh làlà, qu'est-ce que c'est joli, c'que j'viens d'faire !!!


Parfois, un peu d'auto-satisfaction ne nuit pas.

Qu'est-ce ?
Grands dieux, c'est... C'est le négligé d'une courtisane mongole, oui, oui.

Il n'y a pas de courtisanes en Mongolie ?

Oui, eh bien s'il y en avait, voici ce qu'elles porteraient. Au saut de la natte, dans leur yourte-boudoir.

Une yourte-boudoir... Devrait-on dire un yourtoir ou une boudyourte ?

mercredi 22 octobre 2008

Les vacances du malouin


Gaël Quintric sourit et prend la pose mais l'on sent bien que quelque chose cloche.

Non, effectivement, "Boisflotté" a beau faire bonne figure, il n'est pas à son aise. On l'a fait descendre de son trois-mâts pour aller courir de douteuses aventures loin dans les terres et ma foi, il ne se sent pas dans son assiette, le marin. Il a le mal de terre et se méfie de tout ce qui marche droit.

Comme son frère, le bernard-l'ermite, il s'est tissé son petit univers portatif. Voyez, il ne lâche pas sa pétoire et sa main ne s'éloigne pas de la garde de son coupe-chou. Mais plus fin, il n'a pas quitté cette vareuse gansée que l'on trouve sur toutes les mers depuis le XVIIe siècle. Il est campé dans son pantalon à pont aux larges pattes et il a gardé, vissé sur le crâne malgré la chaleur, son vieux bonnet rayé (taillé, chuchote-t-on, dans la culotte d'un garçonnet !).

Ainsi paré, il devrait survrivre à cette villégiature forcée dans les terres reculées du Poitou. Mais par la Sainte Barbe, il lui tarde de retrouver tangage et roulis, le rhum n'a pas la même saveur quand il n'est pas rehaussé d'un trait de sel !

jeudi 24 juillet 2008

Noces de Porcelaine

Delft ou Ming ?

La bergère et le ramoneur ont pris la poudre d'escampette.

La blonde bergère aux yeux de ciel et le ramoneur à la tignasse de hérisson ont revêtu bourrette de soie pour virevolter au soir de leurs noces.

De la bourrette ? Que de modestie, pensez-vous. C'est sans compter ces touches d'émail cloisonné, ces perles rouges à fleurs minuscules ou ces gouttes bleues rehaussées d'or qui ponctuent avec espièglerie ces tenues sages.

Sage, vraiment ?

jeudi 17 juillet 2008

Noces de Toile


Ou

Un billet de pure vengeance auquel Swâmi Petaramesh n'entravera que dalle !

Or donc, Noces de Toile...

La genèse d'une création s'ouvre sur LA toile, qui est à l'étoffe, ce que le croquis est au papier. Un brouillon sur lequel on on teste les volumes, l'ampleur d'un évasé, une coupe hasardeuse.

Elle peut être coupée géométriquement à plat puis montée en toile à patron pour un premier essayage. Mais plus exaltante est la coupe par moulage où l'on travaille la toile sur le corps d'un mannequin (parfois directement sur le client !) jusqu'à obtenir la coupe exacte et précise, le tombé parfait. Un moment à part dans la construction d'un costume, à mi-chemin entre couture et sculpture, extrêmement sensuel. On voudrait presque y aller les yeux fermés, ne voir que par le Toucher le pli disgracieux qu'on lisse de la paume ouverte, le pli voulu que l'on fait rouler sous ses doigts, le drapé qu'on affine. Inconsciemment on retient une seconde sa respiration au moment de donner le petit coup de ciseaux et puis on souffle quand se forme le godet. Tour à tour l'étoffe épouse ou effleure le corps. Il faut trouver l'équilibre des proportions, le nombre d'or instinctif, traquer le centimètre de trop. Seul l'œil ici sait juger de la ligne exacte, de la parfaite équation. Ici elle est bonne, là elle ne l'est plus. Pourquoi ? Parce que...

Au menu de ces épousailles printanières, plis creux rigoureux avec fonds en forme, quilles, découpes verticales sur manche droite, décolleté carré. Les plis sont maintenus fermés en certains points du corsage. Une astuce qui permettait de redonner de l'ampleur en défaisant certains points s'il avait fallu accueillir et mettre en valeur un petit ventre s'arrondissant.

Pour lui, veste tunique ceintrée dont le bas s'évase légèrement. Le détail au milieu de cette ligne épurée, un col châle inversé coupé à même le dos, découvert sur un patron de doublet XVIe siècle. Une allure folle !

Premier essayage parfois frustrant puisque ni matière ni couleur ne sont représentés, mais on corrige, on redonne, reprends, remonte, taille, recoupe, creuse. On approfondit une pince, on bascule, on redessine allègrement une ligne à la mine de plomb. Voire, avec une joie d'enfant bravant un interdit, au STYLO BILLE.

Et puis on démantèlera la toile, on en fera un patron et puis on ne pourra plus reculer, il faudra, d'une paire de ciseaux précise, couper la soie, la laine, le lin pour qu'apparaissent enfin les couleurs sur ces élégants fantômes.

lundi 15 octobre 2007

Chocolat noir et cacao doré

Ingrédients :

- 5m de satin chocolat noir, onctueux et brillant
- 5m de voile de cacao mêlé de poudre d'or
- une fin de rouleau de chaînette cuivrée
- un semi de nacre, d'ivoire et de cuivre



* Faites fondre le chocolat noir, pour le mouler en une longue robe fuselée sur sujet. Donner un léger évasé sur le bas. Veillez à choisir un sujet charmant et enjoué, aux yeux de biche et dont le prénom commence par un J.
* Avec une petite louche, ajouter une larme de chocolat au creux des reins pour former une quille qui fleuira en une élégante ampleur au bas de votre préparation.
* Surveillez avec attention la témpérature à laquelle fond votre chocolat afin qu'en refroidissant il prenne l'éclat d'un miroir tout en conservant le moelleux d'une crème.
* Une fois la préparation refroidie, protégez certaines parties de votre pièce à l'aide d'un carton découpé à la forme souhaitée et poudrez abondament l'ensemble de cacao et d'or.
* Essayez

* Epinglez, coupez, retaillez, rectifiez l'assaisonnement.
* Soufflez un peu sur le cacao pour ôter le surplus
* Poser sur une mule et faites lui esquisser un pas de danse


* Une fois que l'ensemble est harmonieux et équilibré, décorez avec la chaînette et versez le semi d'ivoire et de nacre en pluie sur les bretelles
* Dressez sur une mariée émue et ravissante, placez l'ensemble au bras d'un époux épanoui et servez immédiatement.


Que peut-on boire avec la robe chocolat et cacao d'or ? Du champagne, bien entendu !

jeudi 22 mars 2007

Venise - St Pétersbourg

Demain, Polichinelle et Natacha la Matrioshka vont au bal. Ils avaient pourtant bien précisé au tailleur de ne pas s'en faire, qu'un petit quelque chose rapidement exécuté ferait l'affaire, qu'ils ne porteraient leurs costumes qu'un jour et un seul puisqu'ils ont la vie devant eux et qu'ils vont grandir aussi vite que des bambous à la belle saison.

Mais le petit tailleur s'est laissé emporté, il y a passé deux jours, presque trois.

-Et si j'ajoutais une dentelle ? Celle-ci conviendrait mais elle n'a pas la bonne teinte. Qu'à cela ne tienne, teignons, teignons !

-Ce justaucorps manque de couleurs, des boutons de bois seraient fades. Je les ferai de sucre d'orge !